EXPATRIATION – Trois ans dans un pays avant l’ennui ?

Passés les premiers mois de découverte, l’expatriation dans un nouveau pays parvient-elle à conserver tous ses charmes ? Comme en amour, l’ennui pointerait le bout de son nez lors de la troisième année. La flamme ne serait cependant pas difficile à rallumer

Woman napping in chair while man stands waiting© Steve Hix/Somos Images/Corbis

“Un chat dure treize ans, l’amour trois. C’est comme ça. Il y a d’abord une année de passion, puis une année de tendresse et enfin une année d’ennui”, estimait l’écrivain Frédéric Begbeider. Cette théorie pourrait-elle s’appliquer à l’expatriation ? Le bloggeur britannique du Telegraph, Chris Marshall, l’affirme : “J’aimerais recevoir un euro pour chaque expatrié à qui j’ai parlé, et qui après l’éclat initial de leur nouveau style de vie passé, s’ennuie, est frustré, boit trop, passe beaucoup trop de temps avec les autres Britanniques plutôt que la population locale, ou n’a plus le moindre sou. Le plus souvent cela se produit durant la troisième année d’expatriation. J’ai parlé à un certain nombre de personnes récemment qui n’avaient pas réalisé que cela faisait trois ans, mais après réflexion, tous ont convenu, eux aussi, avoir été en proie au Syndrome des trois ans”.

Le syndrome des trois ans
Certains estiment qu’après trois ans dans un pays, on commence à s’y ennuyer. Si cette durée peut paraître aléatoire, les Anglo-saxons la considèrent comme un cap à passer. La rencontre avec un nouveau pays se pare alors des mêmes joies et des mêmes travers qu’une relation amoureuse. Les premiers mois sont emplis de curiosité, d’une soif de découverte incroyable. Puis, vient le temps de l’installation, l’inconnu ne l’est plus. La lune de miel n’est plus qu’un lointain souvenir et on repense avec nostalgie aux premiers moments si doux et excitants. L’expatriation si dépaysante du début a fait place à une routine qu’on pensait limitée à nos frontières d’origine. Patricia nous le confirme : “je suis en Italie depuis juillet 2000, et je suis lasse d’être loin de mon pays car ici je n’ai plus rien à découvrir. J’avoue que je souffre du mal du pays (difficile de parler en continu une langue qui n’est pas la tienne, d’être une étrangère). C’est pourquoi je veux retourner en France le plus tôt possible pour me sentir enfin moi-même !”.

C’est grave docteur ?
Pas de panique ! Pas besoin de conseiller conjugal pour éviter le désamour. Pour Chris Marshall, la solution est simple : il faut pimenter son quotidien ! Pourquoi ne pas alors se découvrir un nouveau passe-temps, aider les autres en soutenant une cause humanitaire ou encore se faire de nouveaux amis locaux ? “Toute activité qui provoque un intérêt, laisse votre cerveau en alerte, vous fait rencontrer d’autres personnes, découvrir d’autres lieux, ne devrait pas être sous-estimée par l’expat”, écrit le spécialiste britannique installé depuis plusieurs années en Espagne. L’important est donc, comme il le souligne, de ne pas devenir un de ces expats aigris “qui peut être trouvé en train de dispenser des conseils à qui veut bien l’entendre (et prêt à lui payer un verre ou deux) sur le moment où tout a basculé pour le pire et comment éviter les mêmes erreurs”.

Un syndrome symptomatique, pas automatique
Si l’ennui peut se manifester chez beaucoup d’expatriés, ce n’est pas le cas de tous. Loin de là. Pour Jérome, tout dépend du type d’expatriation : “Il faut dire qu’il y a l’expatriation “mercenaire” (la destination dont personne ne veut: trou perdu, guerre civile, …), l’expatriation “debutant” (grosse motivation, peu regardant sur la destination mais dans une ville connue) et l’expatriation “luxe” (capitale ou grande ville, budget confortable). J’ai bien connu les 3 et la dernière rend les choses plus faciles. Mais l’ennui touche surtout cette catégorie.” Et puis de la motivation première de cette aventure, seule ou en famille : “Chaque expatriation est différente (il y a des routines autour mais c’est tout) et le fait qu’elle se présente à un instant “T” de la vie d’un expat va faire que cette expérience sera plus ou moins réussie quelle que soit la durée. Vivre à l’autre bout de la planète (même au paradis) quand des proches sont malades en métropole, ça gâche un peu la “fête”. Le désir d’intégration et le plaisir de la découverte doivent exister dans toute expatriation, autrement il ne faut pas la faire car c’est perdu d’avance. Et ces 2 attributs doivent être partagés par l’ensemble de la famille sinon tout le monde en aura un mauvais souvenir.”

L’envie de rester “ailleurs”, plutôt qu’en France, est souvent une raison suffisante pour apprécier son pays d’accueil. Michel nous l’explique : “je vis en Thaïlande depuis sept ans et je suis très content de mon choix. La vie est plus agréable qu’en France. Quand je regarde la télévision, je ne veux plus revenir en France”. Même son de cloche avec Pierre, “j’ai passé 4 ans en Espagne et maintenant 7 en Grèce et l’ennui ne m’a jamais gagné, bien au contraire. Parallèlement, peut être est ce ma décision de ne jamais revenir en France qui m’empêche de me languir ailleurs”.

Et puis comme le précisent certains de nos lecteurs, tout dépend de la destination. Après 21 années d’expatriation, Anne concède qu’“au bout de 3 ans, j’ai besoin de me projeter ailleurs, MAIS cela dépend du pays dans lequel vous êtes, de vos activités, de votre cercle d’amis, du contact avec la population (si l’on ne parle pas la langue, il s’agit d’une vraie expatriation, mais d’une expatriation bulle qui apporte certes mais bien peu par rapport a une immersion totale) etc… Il y a des pays où j’aurais vraiment voulu rester plus longtemps et partir a été un crève-cœur… et il y en a d’autres où j’étais heureuse mais pensais avoir fait le tour de ce que je recherchais… Tout cela dépend de soi même… Chaque expérience est différente, tant de facteurs sont à considérer… Tout dépend des affinités…”

Paul, ancien correspondant du journal Le Monde au Maghreb, n’a pas non plus regretté son expérience. “Les découvertes que j’ai faites en 5 ans en Algérie et dans les autres pays du Maghreb, sont impressionnantes ! Au bout de trois ans, non seulement je ne m’ennuyais pas mais je me réjouissais de faire de nouvelles découvertes dans tous les domaines : population, paysages, artistes, gastronomie, etc.”, s’enthousiasme-t-il.

“Une expatriation longue durée n’a probablement de sens que si on trouve une affinité quelconque avec le pays dans lequel on se trouve, ce qui n’a pas été le cas d’une partie des Français que j’ai rencontré ici. Mais s’il y a affinité, alors la durée ne compte pas!”, souligne également Philippe Lignon.

(Au moins) trois ans sinon rien !
Trois ans dans un pays que l’on aime, ce serait en fait un minimum. “Je crois qu’en fait, le pays en lui même n’est peut être pas le seul en cause de l’ennui, mais c’est  plutôt sur le temps travaillé dans le pays qu’il faut voir.  Je pense qu’il est nécessaire de faire au moins 3 ans, déjà pour avoir le temps de “s’installer” (partir pour 1 an, ça ne nous intéresse pas….) et avoir le temps aussi de connaître le pays et les gens”, explique Aline  (trois ans au Qatar, partie pour 3-4 ans en Thaïlande).

Laurence (Valencia) partage ce point de vue : “3 ans, c’ est exactement le nombre d’ années que je trouve suffisant pour à la fois bien connaitre un pays et en partir sans trop de regrets ! je ne dis pas que l’on s’ennuie à partir de la 4e année mais c’est vrai que 3 ans, cela permet  de s’adapter parfaitement, de découvrir profondément (le pays, la culture, la langue), d’en avoir fait le tour pour ensuite avoir envie de découvrir d’autres horizons. J’ai vécu dans bons nombre de pays (Liban, Haïti, Gambie, Portugal, Espagne etc..) et rester moins de 3 ans était pour moi un peu insuffisant.” Lidia (Casablanca) explique également : “En trois ans, on a juste le temps de s’intégrer, si on veut profiter du pays et des nouveaux amis deux ans de plus c’est mieux pour comprendre le fonctionnement d’une culture et créer des échanges qui durent dans le temps.”

Que l’on s’y ennuie après trois ans, ou que l’on s’y sente enfin chez soi, sa destination d’expatriation est une inconnue que l’on parvient à apprivoiser, plus ou moins vite, avec plus ou moins de réussite. Mais une rencontre avec un pays est comme toute histoire amoureuse : trouvez la bonne et vous voilà ravi; tombez sur un os et vous devez faire avec, ou bien, avec un peu de chance, passer à la prochaine …

As published in lepetitjournal.com

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