LES CHRONIQUES MAUVES – Histoires de lesbiennes, vies de femmes

Le roman graphique, Les Chroniques Mauves, s’intéresse à un sujet qui fait parfois débat sans pour autant avoir fait couler beaucoup d’encre : l’homosexualité féminine et le féminisme. Bien avant que le mariage pour tous ne soit légalisé, plusieurs générations de lesbiennes se côtoient, s’entraident et s’aiment dans cette saga dessinée.

canonLes chroniques mauves est une série à épisodes dessinée, écrite par un auteur, mais dessinée par un collectif d’illustratrices (Soizick Jaffre, Carole Maurel, CAB, La Grande Alice et Louise Mars). De la Bretagne des années 1950 au défilé de la Marche des Fiertés à Paris en 2011, le roman graphique dépeint les histoires de vie et les aventures parallèles de femmes lesbiennes et féministes de plusieurs générations. En recherche de leur identité sexuelle, en quête de l’amour ou en souffrance à cause des injustices sociales ou les affres du Sida, Chris, Fanny, Chantal ou encore Audrey racontent la grande histoire de cette communauté très discrète.

Catherine Feunteun, fondatrice de la société de production Catpeople Production et scénariste de l’ouvrage, a bien voulu répondre à quelques unes de nos questions.

Damien Bouhours – Pourquoi pensez-vous que l’on parle si peu de la communauté lesbienne ?
Catherine Feunteun – Pour moi c’est assez simple : une lesbienne est dans une double relégation : d’abord elle est une femme, dans une société qui a encore beaucoup de progrès à faire pour l’égalité, et ensuite elle est lesbienne, ce qui est un statut qui la met à nouveau dans une position où elle a parfois à défendre ses droits. Plus qu’une femme hétérosexuelle, elle doit “justifier” des choix en permanence.

Les lesbiennes sont en général des femmes qui ont appris “à se défendre”. J’ai tendance à dire que ce sont des femmes fortes, et coriaces ! Je dis cela avec une certaine tendresse d’ailleurs. D’une certaine manière, même si ces derniers temps les lesbiennes étaient au front (sur les questions du mariage gay et de l’homoparentalité, elles étaient au coeur du débat ) et à l’honneur (la Palme d’or à Cannes pour un film basé sur une BD lesbienne Le Bleu est une couleur Chaude de Julie Maroh), on considère que les gays sont moins inhibés, plus visibles que les lesbiennes. Dans les combats, dans la rue etc…Mais on oublie souvent que les gays sont des hommes ! Ils n’ont pas à se poser la question de leur légitimité “en tant qu’homme” dans la société. Pour caricaturer un peu, mais il y a un fond de vérité là-dedans, les lesbiennes privilégient leur vie privée, intime. Oui je pense vraiment que la plupart suivent encore ce vieil adage : pour vivre heureuse, vivons cachées. C’est moins vrai pour les plus jeunes lesbiennes, qui ont l’air d’aller très bien ! Elles sont inventives, pétillantes, drôles et beaucoup on l’air très heureuses de vivre et intégrées dans un milieu où elles ont des potes gays, hétéros, filles, garçons…Elles semblent également avoir des relations plus harmonieuses avec le corps social, et avec leur parents et famille. C’est moins vrai pour les générations plus anciennes, concrètement, qui entretiennent des relations plus clivantes avec les hommes et une société “patriarcale”. Dans les faits, ces femmes ont eu à se battre continuellement, et les jeunes générations en profitent. Tant mieux.

COUVdefb-212x300Que pensez-vous du débat qui a eu lieu en France sur le mariage pour tous ?
Nous avons sorti Les Chroniques Mauves quelques mois avant le débat. Dans la BD, un couple de lesbiennes se pacse, il semble évident qu’aujourd’hui elles choisiraient le mariage car elles ont un jeune enfant. Dans la BD, cet enfant s’appelle Léo et il a été conçu avec un ami gay. Ce choix bien entendu n’est pas un hasard de ma part, en tant que scénariste. J’ai ouvertement choisi de donner un père à cet enfant, un père gay qui est le co-éducateur du petit Léo avec le couple de lesbiennes. Je n’ai donc pas fait le choix d’une PMA (Procréation Médicalement Assistée, ndlr) avec un père inconnu. Je l’assume totalement ! En fait, je me suis basée sur deux ou trois exemples de couples de lesbiennes de mon entourage qui élèvent un enfant. Ça se passe très bien, les enfants sont beaux, éveillés et très heureux dans leur configuration de foyer. En somme, ils vivent un peu comme s’ils avaient des parents divorcés, mais la grande différence c’est que leurs parents s’aiment et se respectent beaucoup et ont conçu ensemble un projet d’enfant. Ça change tout…

Et c’est ça que j’ai voulu dire : peu importe la configuration, l’essentiel c’est qu’un enfant soit aimé, qu’il ait des adultes aimants et bienveillants autour de lui, qui ne règlent pas leurs problèmes sur son dos. A partir de là, on peut même considérer qu’il vaut mieux être élevé par des grands-parents épanouis et attentifs que par des parents qui se déchirent.

Le débat a souvent oublié ce paramètre : il était trop manichéen. Le bon couple idéal : un papa et une maman, qui est un très bon système par ailleurs!, contre tous les autres “couples” ou compositions, forcément pas adaptés. Voir les choses comme ça, c’est oublier complètement l’essentiel, qu’un enfant peut grandir dans un contexte “papa, maman” nocif et destructeur pour lui… On n’a pas beaucoup parlé de ça, de l’évidence que l’amour et l’équilibre des adultes est la nécessité première pour épanouir un enfant.

Moi depuis des années, j’ai tranché la question ainsi, et après le débat je n’ai pas changé d’avis : l’amour et l’attention des adultes restent pour moi la chose indispensable pour l’équilibre d’un enfant, qui que soient les adultes.

Une dernière chose cependant : on reproche beaucoup aux Français d’avoir prolongé le débat sur le mariage et l’homoparentalité. Déjà, je pense qu’il était évident que ce débat serait animé ! Je m’étonne que certains, parmi les activistes LGBT aient pu avoir la naïveté de penser que cela passerait facilement. Personnellement je n’ai pas peur des débats rudes dans le corps social, et je préfère largement que l’homophobie s’exprime en face, car au moins on sait à quoi s’en tenir. Ensuite, il me semble que la question délicate de ce débat (même dans ses manifestations les plus trashs) n’a jamais été le mariage en fait, mais la question des enfants. C’est autour de cela que les peurs, les crispations, les fantasmes se sont cristallisés (pédophilie des gays etc…) . Je vais peut-être choquer des gens en disant cela, mais pour moi, il fallait que “ça sorte”. Un grand débat national, c’est parfois très rugueux, mais je suis sûre que c’était nécessaire. Les non-dits, c’est toujours pire, à la longue.

Ce que je pense, c’est que de plus en plus de couples homoparentaux élèvent et vont élever des enfants. Cela va rentrer dans les moeurs. Et que ces enfants vont avoir exactement la tête, les aspirations et les valeurs…de tous les enfants ! Et en plus, ils auront vraiment été désirés. Il faut juste un peu de temps. Je suis optimiste. De toute façon, les fantasmes des plus extrémistes ne changeront pas.

Quels sont, selon vous, les prochains combats des féministes et des lesbiennes ?
Clairement deux choses : l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce sont très souvent les lesbiennes qui poussent, qui tirent, qui débattent et pointent en permanence les problèmes. Les lesbiennes n’enterrent pas les questions qui dérangent.
Et comme je le disais : la parentalité. Ce sont les couples homosexuels qui vont démontrer que c’est l’amour, le respect et l’équilibre des parents qui est le plus important pour un enfant, et non la sexualité, le genre, la tradition. La remise en question de la famille traditionnelle, celle qui va de soi, celle qui ne se pose pas de questions (pas assez…), ce sont les femmes lesbiennes qui l’ont déclenché. Dans leur désir de parentalité.

Quels sont vos prochains projets ?
Ecrire d’autres histoires, avec des lesbiennes dedans, ou pas !

Publié sur Lepetitjournal.com

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